Jarvis Grapp, un gastéropode qui vous veux du bien

01 février 2011

Episode 01 - Introducing Monsieur Jarvis Grapp

 

 Je me suis encore endormi au volant. À l'arrêt, certes... moteur éteint. Mais, encore une fois, je me suis endormi au volant de ma Golf verte sans m'en rendre compte, à pas loin de cent mètres de mon appartement. Ça devient ridicule.

Je rentrai du boulot, il était à peine 19 heures, je venais d'ôter la clé de la serrure du démarreur, j'écoutais encore une chose idiote à la radio – une chanson de Jacques Brel ou de Britney Spears – et là, ploc ! Blanc complet. Endormi. Comme une masse. La joue gauche collée au volant. Malgré la radio gueulante, malgré le peu de discrétion de mes voisins de parking, malgré la pluie légère de l'aube, je n'ai pu ouvrir l'œil que quand Nina Simone m'a chanté I want a little sugar in my bowl. Ce n'est pas désagréable comme sensation, être réveillé par cette voix poivre et sel. En revanche, mon visage plissé et un peu boursoufflé du matin en réflexion dans un rétroviseur demeure une chose plutôt mauvaise pour mon égo. Mais force est de reconnaître que cela reste utile. Utile parce que ça remet les idées en place de voir mon regard gris souligné de paupières violacées, de voir mes joues hachurées, mes cheveux bruns en bataille...

Ma tête me fait un peu mal et le simple fait de sentir ma respiration me donne la nausée. Je me sens comme un lendemain de cuite alors que je suis bien convaincu de ne rien avoir bu depuis bien trois ou quatre mois. Je ne me l'explique pas mais bon !

À l'écran de mon téléphone portable, je lis 09:53. Visiblement, nous sommes mercredi. J'en conclue donc que mon patron doit voir rouge à cet instant précis parce que je suis en retard de près d'une heure et demie. L'option coup de fil prétextant une maladie ou un événement familial grave m'est bien venu à l'esprit mais non ! Ça ne sert à rien. C'est la première fois que ça m'arrive, enfin à ce que je crois me souvenir en tout cas, et si ce connard m'en tient rigueur c'est que ce taf n'était vraiment pas pour moi. Je n'y tiens pas tant que ça, de toute façon, à ce boulot. C'est le genre de job que tu obtiens sans jamais avoir fait d'étude pour ça. Tant que ta voix est reposante, que tu es capable de soulever des charges de vingt-cinq kilos maximum et que tu sais utiliser un traitement de texte et un tableur, les gens sont près à te donner un emploi. C'est surprenant mais j'en ai fait l'expérience, à quatre reprises.

Mes vêtements sentent le vieux comme si je les portais depuis une semaine pourtant je me souviens bien en avoir changer la veille, au matin. Ma chemise pue le tabac froid et le patchouli. Deuxième vague de nausée. Être dans un état pareil en pleine semaine, à bientôt trente ans, c'est un peu honteux, je pense.


Je fouille les poches de ma veste afin d'y trouver un mouchoir. J'y palpe ce qui me semble être les récépissés de mes retraits bancaires de ces derniers jours, un stylo feutre, le pendentif reçu de mes parents pour mes cinq ans au bout d'une chaînette métallique, un préservatif dans son étui intact, un paquet de chewing-gums presque vide, un flyer plier en quatre de façon malhabile et une montre, qui n'est pas la mienne vu que je n'en ai pas.


Une sorte de chant d'oiseau sort de nulle part soudain. C'est mon mobile. Je ne connais pas le numéro, je décroche :


  •  
    • Allô ! Jarvis ? Jarvis Grapp ?


C'est une voix féminine, assez jeune, plutôt neutre, commune.


  •  
    • Euh ! Oui. Vous êtes ?

    • Tu ne connais pas mon nom, on n'a pas vraiment pris le temps de se présenter. On s'est rencontrer la nuit dernière.

    • Pardon ? Je crois que... Enfin, je...

    • On s'est bu une bière ensemble au Black Hand's Men, le pub...

    • Vous êtes sûre ?

    • Certaine ! Oh ! Excuse-moi... Je te rappelle tout de suite, on est en train de me foutre une prune, Ok ?... S'il vous plaît ? Madame, attendez, je …


La voix a raccroché. Dorénavant, à la nausée matinale s'ajoute une sorte de déséquilibre.

Je ne comprends pas vraiment ce qu'il se passe et comme à chaque fois que j'ai la sensation de ne rien de contrôler sur ma vie, je me mets à piaffer nerveusement et à me frotter énergiquement le crâne du creux de ma main. Une seule envie : du café !

Je redémarre la voiture en trombe. Mes gestes sont nerveux et mon bolide tressaute comme s’il avait une quinte de toux. Heureusement que le trafic est fluide ce matin et que je rencontre peu de conducteurs, sinon je serais capable de provoquer un accident et ça n’est vraiment pas le moment. Mon regard cherche frénétiquement à droite puis à gauche et enfin tombe sur l’objet de mes convoitises. Je fais une embardée et me gare. Le choc de la roue qui tape brutalement contre le bord du trottoir me sort un peu de ma torpeur. Je coupe le contact et ferme les yeux cinq minutes, les mains toujours accrochées au volant comme si j’allais tomber. Je sens ma chemise se coller à mes aisselles moites et des petites gouttes de sueurs perler sur mon front. J’ai l’impression que les événements m’échappent, filent entre mes doigts.

J’entre dans le bistrot. L’enseigne indique « Le Bar-Bar ». Original. Pas le temps de m’attarder sur ce détail, il me faut du café. Je commande un expresso bien serré et m’assois au comptoir. Décoration minimaliste et rustique, odeurs de graillon et de produits ménagers mélangées. On ne peut pas dire que l’endroit soit très avenant. Le serveur à l’air blasé et morose, étriqué dans sa veste râpée. Il ne prend même pas la peine de sourire et me demande ce que je veux sans desserrer les dents. Je m’attends à voir une grosse rombière en tablier sale débouler des cuisines, vociférant comme une charretière. Le tableau serait complet.

Le café est amer, chaud, c’est agréable cette sensation de presque brûlure lorsqu’il passe dans ma gorge. Il me donne un coup de fouet. J’en profite pour réfléchir à l’appel que j’ai reçu moins d’une heure auparavant. Qui est cette fille ? Et qu’est-ce que j’ai bien pu faire cette nuit ? Est-ce qu’elle va me rappeler ? Un sentiment étrange s’insinue doucement au creux de mon estomac, une sorte d’angoisse. Sans finir ma tasse, je me lève et sors du bar après avoir jeté une poignée de pièces au serveur qui ne bronche même pas.

Reprends-toi, bon sang, mais qu’est-ce qui m’arrive ? Un flashback. L’impression de revenir en arrière. J’aurais bu cette nuit ? Qu’est-ce qui m’a pris ! J’espère que je ne vais pas replonger. Je regarde ma montre, il est presque onze heures. Dans ma poche mon mobile se met à sonner pour la deuxième fois de la matinée. Mon cœur s’emballe. Je saisis l’appareil d’une main fébrile et décroche sans regarder le numéro afficher sur l’écran.


_ Grapp ! Où êtes-vous bon sang de bonsoir ?


Et merde, mon patron, je l’avais oublié celui-là. Il hurle au téléphone comme un damné. Sa voix nasillarde me vrille les tympans. Vite, trouver une excuse pour me dépêtrer de cet abruti.


_ Mon chat est mort.


Je crois qu’on ne peut pas pire comme justification, mais c’est sorti tout seul. De toute façon je m’en fous.


_ Quoi ?, hurle-t-il de plus belle. Vous vous foutez de moi, Grapp, j’espère ?


Je prends mon air le plus détaché possible et répond « Oui », avec un aplomb déconcertant. De l’autre côté de la ligne, mon chef exulte, bafouille. Je l’imagine, rouge comme une pivoine, au bord de l’apoplexie, écumant de rage.


_ Si vous n’êtes pas là dans dix minutes montre en main, je vous vire Grapp !, crache-t-il dans le combiné.


Le « bip ! Bip ! » caractéristique résonne dans mon oreille sans que j’ai pu ajouter quoique ce soit. Au moins, il m’aura évité la peine de démissionner, je n’ai même pas eu le temps de le remercier. Soulagé de m’être débarrasser de ce problème, je me dirige vers ma voiture…que je vois disparaître au loin, remorquée sur le camion de la fourrière. Je m’étais garé sur une place pour handicapés. Journée de merde. Et je sens que les ennuis ne font que commencer.

Ce qu’il me faudrait, là, tout de suite, c’est une bonne douche, des vêtements propres et un rasage de près.

Ma sonnerie retentit. Encore. Décidément je suis très demandé.


_ Jarvis ? Désolé d’avoir raccroché si brutalement tout à l’heure, une petite contrariété. J’aimerais te voir. A quinze heures, Place de l’Horloge, ça te va ?

_ Euh, oui.


Encore cette femme. Sous le choc, je ne sais pas trop quoi répondre.


_ Euh, tu seras habillée comment ?


Elle rit.


_ Pourquoi cette question ? Tu as peur de ne pas me reconnaître avec de vrais vêtements ? dit-elle malicieusement.


Atterré par cette réflexion, je tente de m’exprimer mais rien de compréhensible ne dépasse mes lèvres à part de stupides gargouillis. Elle me rassure.


_ Ne t’inquiète pas, je plaisante. Aujourd’hui je porte une robe noire et je mettrais un trench rouge par-dessus. Je pense que tu ne pourras pas me louper. Bon alors, à tout à l’heure.

_ Oui, c’est ça, à tout à l’heure. Au revoir.


De plus en plus étrange. Je ne sais pas si je dois être rassuré ou si je dois m’inquiéter davantage. Je me frotte les yeux comme si je m’arrachais d’un long sommeil et fais en sorte de revenir à la réalité. Il est midi et mon ventre grogne. Avant toute chose, rentrer (en bus, quelle galère !), me débarbouiller et manger un bout. Être d’attaque pour affronter le rendez-vous qui m’attend cet après-midi.

Je tends le dos, je sens les embrouilles approcher à grands pas.

 

Posté par Jarvis Grapp à 20:19 - Commentaires [0] - Permalien [#]